Je suis monté dans le nid de Berdal, quelque part dans le ciel de Paris et j’y ai vu, pétri ou esquissé, dans le métal ou dans la terre, le plus beau regard qui puisse exister, celui d’un homme sur une femme.
Depuis que l’être humain sait qu’il sait, la femme est bien évidemment pour l’homme le plus extraordinaire, le plus incroyable et en même temps le plus naturel des étonnements ; Berdal est heureux et fier de n’y avoir pas échappé et il nous en propose sa vision, étirée, découpée, ronde ou ramassée mais toujours extraordinairement pleine et généreuse. Grâce et désir, harmonie et mystère, sa femme est merveille ; femme-femme ou fruit-femme, femme-oiseau ou poisson-femme, femme-coquille ou chat-femme, sa vulve est béante, ses cuisses énormes, sa croupe gigantesque, son cul immense.
Mais Berdal est aussi un homme du tournant de notre millénaire ; il a appris toutes les cultures du monde, celles d’aujourd’hui et celles d’hier et leurs traits éclatés réapparaissent parfois, ici ou là, au fil d’une courbe, au gré d’un relief, comme les citations inconscientes d’un Humanisme universel : c’est la découpe d’une vénus gravettienne ou la silhouette d’une idole des Cyclades, la chevelure d’une déesse athénienne ou le gisant d’une stele étrusque, le buste d’une danseuse orissa ou l’entrelacs d’un chapiteau médiéval, l’échafaudage d’une silhouette cubiste ou le poisson symbole des premiers chrétiens.
Cette œuvre riche, dense, vigoureuse, élégante, apparaît partout remplie d’amour et d’émotion, de joie de vivre et d’imagination : les formes s’y succèdent, s’y enchaînent, s’y combinent, on y voit les fruits s’ouvrir et les coquilles s’enrouler, les corps s’arrondir, les jambes se replier, les oiseaux s’enfermer pour mieux voler, les poissons s’entasser pour mieux séduire.
C’est un monde de petite taille, harmonieux, agréable à fréquenter, rassurant à regarder, doux à caresser ; c’est aussi un monde gai ; on y joue au ballon, on y construit des chimères, on y empile toutes sortes de fruits et on y creuse des géodes toutes rondes pour y mettre des bébés. Mais ce monde d’une grande sérénité parce qu’il traite de l’essentiel et qu’il le fait avec ampleur, a, bien sûr, ses interrogations, ses mystères, ses inquiétudes, sa recherche ; la symbolique ne le quitte jamais.
Modèle sensuel et joyeux, modelé puissant et généreux : Ariane en est le fil.
Yves Coppens, naturaliste, homme de terrain (Afrique, Asie) et d’institution (Professeur au Museum National d’Histoire Naturelle de Paris, au Musée de l’Homme, au Collège de France et membre de l’Académie des Sciences), travaille sur les origines de l’Homme (Lucy).